Christian Tschida

    Imaginez un grand jardin botanique où, dans une profusion d’herbes, de plantes, de fleurs, d’insectes, d’oiseaux et d’animaux de toute sorte, il y aurait aussi des vignes. Un vignoble au cœur d’un parc naturel, où, pendant l’été, s’installent près de deux cents oies sauvages. Il y en a même qui restent toute l’année.

    Christian Tschida

    Où ?

    Le land le plus oriental d’Autriche, le Burgenland, fit partie du royaume de Hongrie jusqu’en 1920. Il partage ses frontières avec la Hongrie à l’est, la Slovaquie au nord-est et la Slovénie au sud. À la croisée des cultures, le vent souffle à l’oreille une partie de l’histoire européenne. Au nord s’étend un grand lac, le Neusiedler See, au bord duquel croissent les vignes de Christian Tschida. Comme il se trouve aussi au cœur du parc naturel du Burgenland, le domaine de Christian est idéalement situé : le vigneron est conscient de son bonheur. Ces vignes sont dans sa famille depuis quatre générations et le domaine remonte au XIXe siècle. La tradition viticole du Burgenland est plutôt associée aux vins rouges et aux liquoreux, mais la viticulture de Christian est unique en son genre : à la fois intuitive et précise, traditionnelle et expérimentale. Doté d’une réputation d’enfant terrible de la vigne autrichienne et connu pour produire des vins assez éloignés de la typicité locale, il s’attache en réalité à développer son style personnel. Il n’en fait qu’à sa tête, mais c’est une tête bien faite : chacun de ses gestes est profondément étudié et le laisser-faire reste adroitement calculé. Tout son travail exprime une extrême délicatesse et une écoute attentive de la nature. Si l’Autriche est, de manière générale, un pays viticole de premier plan, produisant des pépites mémorables en rouge, en blanc sec, en moelleux et en liquoreux, le Burgenland est aussi un bien bel endroit pour pratiquer la viticulture naturelle, en pleine harmonie avec la faune, la flore et les oies sauvages… Ce n’est pas par hasard que Christian a baptisé une de ses plus fameuses cuvées « le paradis sur terre ».

    Terroir, parcellaire et encépagement

    Le lac de Neusiedl, tout proche, suscite un microclimat qui exerce son influence adoucissante sur les vignes de Christian. Les sols sont de nature schisteuse et calcaire, les roches se décomposant en graviers sablonneux aux qualités drainantes. S’étendant sur onze hectares, le domaine compte une large proportion de vignes anciennes avec une moyenne de quarante à soixante ans d’âge. Les cépages sont un mix intéressant de local et de français : principalement blaufränkisch, pinot noir, cabernet sauvignon, cabernet franc, syrah, zweigelt pour les cépages noirs ; weissburgunder (pinot blanc), grüner veltliner, muscat, riesling et scheurebe pour les cépages blancs.

    Méthodes culturales

    De façon très affirmée, Christian s’attache au travail à la vigne et cultive une certaine nonchalance (calculée) à la vinification. C’est la vigne qui compte, c’est là que se passe l’essentiel. Christian déclare passer le moins de temps possible au chai « où il fait froid et sombre » et le plus de temps possible à la vigne « où tout est vert et lumineux ». La culture de plantes de protection pour l’espace entre les vignes se remarque immédiatement : en période de croissance, le sol est couvert de végétation. Ce procédé encourage la biodiversité et stimule le système racinaire des vignes, l’incitant à plonger profondément dans le sol pour trouver ses nutriments. Aucun intrant chimique n’est employé : ni désherbant (évidemment), ni pesticides, ni engrais, uniquement des préparats biodynamiques maison. La vendange, entièrement manuelle, est précédée d’une inspection scrupuleuse de la maturité des raisins en goûtant les baies de préférence aux tests de laboratoire.

    Vinification

    Christian aime expérimenter de nouvelles méthodes à condition qu’elles restent éloignées de la technologie moderne. Plus impliqué à la vigne qu’au chai, comme évoqué plus haut, il tient à associer les méthodes ancestrales à une forme étudiée de laisser-faire : par exemple, il attribue à un certain pressoir vertical le secret de ses vins. Cet outil original, version moderne d’un ancien pressoir à vis, n’exerce qu’une très légère pression et n’extrait que le meilleur jus du raisin. Les moûts restants et le marc font l’objet d’une préparation biodynamique destinée à soigner les vignes.

    La vendange est tantôt égrappée à la main, tantôt non éraflée, parfois les deux au sein d’une même cuvée. Le foulage aux pieds est pratiqué pour toutes les cuvées ; la fermentation (par levures indigènes) se déroule en cuves closes situées à l’extérieur et à l’ombre. Le soutirage, s’il y a lieu, se fait uniquement par gravité et les vins sont élevés en grands foudres Stockinger spécialement fabriqués pour Christian. Les vins s’y affinent longuement, parfois cinq ans, en contact avec l’oxygène, détail important pour le vigneron. La mise en bouteilles se fait quand il estime que le vin est prêt. Les assemblages sont le plus souvent cofermentés, Christian étant convaincu que les différents éléments d’un vin doivent faire connaissance le plus tôt possible plutôt que de laisser le vigneron prendre la décision avant la mise en bouteilles, laquelle, par ailleurs, ne s’accompagne d’aucune filtration ni d’aucun ajout de soufre.

    Les vins

    Christian exploite ses onze hectares en une gamme de microcuvées tout aussi brillantes les unes que les autres. Les rouges sont en général monovariétaux, les assemblages en blanc sont plus fréquents. Quels qu’ils soient, ses vins sont remarquables par leur équilibre, leur buvabilité et leur finesse. Ce sont aussi de grands vins de garde qui conservent longtemps leur fraîcheur, leur vivacité et leur structure. Réputés pour leur qualité mouvante (ils changent de propos dans le verre de minute en minute), ils reflètent la sensibilité et l’intuition naturelle de leur auteur : « Laisser courir… Tout laisser au jeu des forces naturelles… Pas d’ordre strict, pas de règles, pas de dogme. »